Frank Zappa – Bâle 1974
À la suite de la popularité de mon récit sur l’incendie du Casino de Montreux, on m’a demandé de partager d’autres souvenirs de concerts de Frank Zappa. Voici le récit d’un concert à Bâle en 1974.
Si vous n’avez pas encore lu mon récit de Montreux, je vous invite à le découvrir ici.
Après le concert de Zurich en 1973
Over-Nite Sensation
En septembre 1973, nous étions à peu près à une semaine de la sortie du LP Over-Nite Sensation. Après un concert aussi axé sur des morceaux instrumentaux, je ne m’attendais pas à un album entièrement composé de chansons, avec un potentiel commercial bien plus élevé que les précédents. Et autant j’avais aimé les albums d’inspiration plus jazz sortis auparavant, comme Waka/Jawaka ou The Grand Wazoo, autant j’ai aimé celui-ci aussi dès la première écoute.
En octobre 1973, la composition des Mothers change, avec le départ de Jean-Luc Ponty et de Ian Underwood, et l’arrivée de Napoleon Murphy Brock. Ralph Humphrey m’a raconté qu’un jour, en arrivant à une répétition, il a découvert la présence d’un second batteur, en la personne de Chester Thompson.
C’est cette nouvelle formation qui joue au Roxy de Los Angeles en décembre, et que je ne découvrirai qu’un an plus tard, sur le disque Roxy & Elsewhere, paru en septembre 1974.
Apostrophe (')
En mars 1974 sort Apostrophe, qui devient rapidement l’un des albums les plus populaires de Frank Zappa. La plus grande partie de la première face est enregistrée en studio en décembre 1973, juste après les concerts du Roxy, avec Ralph seul à la batterie. La face se termine par Cosmik Debris, un morceau enregistré en mai 1973, dans lequel Ponty est encore présent.
La seconde face rassemble des morceaux inédits mais plus anciens. Je suis d’abord surpris d’y entendre le bassiste Jack Bruce, que j’écoute depuis 1969 avec Cream, et avec qui je partage aussi le fait d’avoir étudié le violoncelle.
Côté batteurs, on y trouve Jim Gordon, Aynsley Dunbar, des Mothers 1970–71, et John Guérin, que j’apprécie déjà pour son jeu sur Hot Rats et avec Joni Mitchell.
Eté 1974
À l’été 1974, je suis allé pour la première fois à Montreux, cette fois non plus pour les concerts Montreux Pop, mais pour le festival de jazz. J’y suis allé avec un ami : on nous avait prêté un voilier, amarré à quai dans un petit port avant Montreux, et nous avons pris un abonnement pour toute la durée du festival. Nous passions toute la nuit aux concerts, et la journée à paresser au soleil sur le bateau et à nous baigner.
J’avais déjà vu Billy Cobham en concert avec le Mahavishnu Orchestra en 1972, et là il jouait avec son propre groupe, dont faisaient notamment partie Michael et Randy Brecker. C’est aussi lors de ce festival que j’ai revu Ponty avec la seconde formation de Mahavishnu, avec notamment Narada Michael Walden à la batterie. Parmi beaucoup d’autres concerts, c’est également là que j’ai découvert Allan Holdsworth, qui jouait avec Soft Machine, ou encore Milton Nascimento, avec Airto Moreira et Flora Purim.
Roxy & Elsewhere
En septembre 1974 sort Roxy & Elsewhere, un double album brillant que j’écoute en boucle pendant des semaines. La plupart des morceaux ont été enregistrés en public au célèbre Roxy d’Hollywood, lors de trois concerts filmés. Un problème technique empêchera le montage du film pendant plusieurs décennies, mais grâce aux progrès techniques, il est finalement sorti en DVD en 2015.
À cette époque, j’avais déjà la plupart des albums de Zappa, mais j’ai aussi réussi à me procurer des disques plus rares, comme Lumpy Gravy, ainsi que King Kong de Jean-Luc Ponty, produit par Zappa.
J’ai longtemps été la seule personne que je connaissais à posséder l’intégralité des disques de Zappa, dont certains sont vite devenus impossibles à trouver, jusqu’à leur sortie en CD bien plus tard — parfois avec des mixages et un son discutables.
Frank Zappa – Bâle 1974
Un mois après la sortie de Roxy & Elsewhere, Zappa et les Mothers jouent à Bâle, à la Festhalle Mustermesse. C’est un jour de semaine, il y a deux concerts, et nous assistons au second, le late show. Bâle est à plus de quatre heures de route de Genève, et c’est la mère d’un ami qui nous y emmène en voiture. Elle nous attend en ville pendant le concert, puis nous rentrons dans la nuit.
Je me souviens d’une salle de taille moyenne, dans l’esprit d’une salle des fêtes. Nous sommes relativement près de la scène, assis sur des chaises. Par rapport à l’album Roxy & Elsewhere, la formation est un peu réduite : il n’y a plus qu’un seul batteur, Ralph Humphrey ayant quitté le groupe en mai. Il m’expliquera plus tard que sa collaboration avec Zappa s’est arrêtée d’un commun accord, sans disputes.
Le concert débute de façon joyeuse avec Tush Tush Tush, un riff joué une première fois en ouverture, repris pour signaler la fin du concert, puis rejoué une troisième fois à l’issue des rappels, pour en marquer la conclusion définitive. Ce riff sera plus tard recyclé par Zappa en 1979 sur l’album Joe’s Garage, pour la chanson A Token from His Extreme.
Ils enchaînent ensuite avec Stinkfoot et RDNZL, ce dernier étant encore inédit à l’époque.
Frank Zappa – Bâle 1974 - RDNZL
Le concert dans son ensemble
Comme souvent, il y eut de longues improvisations, ainsi que des chansons et des instrumentaux, mais cette fois, pour la plupart déjà connus de moi. Par rapport au groupe de 1973, Napoleon Murphy Brock apportait sa voix, son humour et son énergie, mais en tant que soliste au saxophone et à la flûte, il n’avait pas la sophistication d’un Jean-Luc Ponty.
C’était le second de deux concerts dans la même journée, ce qui demandait beaucoup d’énergie à des musiciens en tournée. Après avoir écouté Roxy & Elsewhere en boucle pendant un mois, c’était un bon concert, mais pas autant un concentré de grands moments que le disque. C’était l’avant-dernier concert de cette tournée, le groupe devant encore tourner pendant un mois aux États-Unis.
Les films de 1974, longtemps invisibles
En août 1974, Zappa enregistre un concert filmé pour la chaîne KCET de Los Angeles. Un mois après le concert de Bâle, je peux voir ce film à deux reprises, vivant dans une région où l’on captait les deux seules chaînes de télévision ayant décidé de le diffuser.
Il n’était évidemment pas possible d’enregistrer la vidéo en 1974, mais j’avais ajouté une sortie audio à la télévision familiale afin d’enregistrer le son. Ce film finira par sortir en DVD en 2013 sous le titre A Token from His Extreme.
En juin 1974, un autre film est également tourné, mais il restera inédit pendant de nombreuses années en raison de problèmes de synchronisation. Il sera finalement publié en 2025 sous le titre Cheaper Than Cheap.
One Size Fits All, une conclusion
Sorti en juin 1975, je vois One Size Fits All comme une forme de conclusion à cette période extrêmement créative de la carrière de Zappa. On y trouve la version aboutie d’Inca Roads, déjà joué en 1973, ainsi que Sofa, interprété dès 1971 à Montreux. C’est ce foisonnement créatif et cette diversité qui m’ont toujours fasciné dans son œuvre.
Les éditions du 50ᵉ anniversaire de certains albums de cette période, contenant de nombreux enregistrements inédits, viennent encore éclairer son travail. C’est particulièrement intéressant pour moi en tant que musicien, même s’il ne s’agit pas toujours d’enregistrements que Frank Zappa aurait forcément souhaité rendre publics.
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Une coïncidence personnelle
A la fin de l'été 1974, après avoir chanté pendant deux ans dans le choeur du Collège de Genève, j'avais été engagé par le Grand Théâtre de Genève, comme choriste pour le spectacle des Troyens de Hector Berlioz.
Alors que j’écris ce récit en janvier 2026, j’apprends que le Grand Théâtre présentera 200 Motels en juin 2026. J’espère pouvoir retrouver des photos de 1974 me montrant sur scène.
200 Motels sur le site du Grand-Théatre de Genève
Frank Zappa - Bâle 1974 - late show - concert entier en audio
Alain Rieder est un batteur professionnel originaire de Genève, en Suisse. Il assiste au concert de Frank Zappa à Montreux en 1971, lors du célèbre incendie du Casino. La musique de Zappa a exercé une influence durable sur son parcours artistique, parmi de nombreuses autres, Alain étant avant tout passionné de musique dans toute sa diversité. En 1981–1982, il étudie à Los Angeles au Musicians Institute avec Ralph Humphrey, ancien batteur de Zappa, assiste entre 1971 et 1988 à dix concerts de Zappa et le rencontre même une fois, brièvement, en coulisses.
Alain Rieder est également l’auteur de méthodes de batterie innovantes.