Frank Zappa – Zurich 1973 (Wetzikon)
À la suite de la popularité de mon récit sur l’incendie du Casino de Montreux, on m’a demandé de partager d’autres souvenirs de concerts de Frank Zappa. Voici le récit d’un concert à Zurich en 1973.
Si vous n’avez pas encore lu mon récit de Montreux, je vous invite à aller le découvrir ici.
Après Montreux
Après l’incendie du Casino de Montreux le 4 décembre 1971, mon intérêt pour la musique de Frank Zappa n’a fait que grandir. J’ai acheté ses nouveaux albums, à commencer par 200 Motels, qui était sorti de manière assez confidentielle en octobre 1971, puis Just Another Band from LA, un live de 1971 très proche de l’esprit du concert de Montreux. Il y avait aussi un bootleg, Zappa & Mothers in Europe, enregistré à Rotterdam en 1971, qui circulait assez largement. Petit à petit, je me suis aussi procuré la plupart de ses disques précédents, qu’on commençait à trouver en import.
Environ une semaine après Montreux, un concert à Londres s’est terminé de manière très fâcheuse pour Zappa : il a été violemment jeté dans la fosse d’orchestre par un spectateur. Contraint de rester en convalescence chez lui en chaise roulante pendant un certain temps, il en a profité pour enregistrer deux disques importants, marquant une nouvelle orientation un peu plus jazz dans sa discographie : Waka/Jawaka et The Grand Wazoo.
À cette époque, j’étudiais le violoncelle classique au conservatoire et j’apprenais la batterie en autodidacte. J’étais ouvert à toutes sortes de musiques et, tout en continuant à m’intéresser à Zappa, je m’inspirais de nombreux autres styles, du rock progressif au jazz. Je participais également à un choeur, dans lequel je chantais le Requiem de Mozart et d'autres œuvres.
J’ai eu l’occasion d’entendre assez tôt des formes de musique difficiles d’accès ; je me souviens avoir été intéressé notamment par la musique concrète de Pierre Henry vers l’âge de 12 ans, et je n’ai jamais eu peur d’écouter des sons qui pouvaient sembler étranges à la plupart des gens.
En 1972, un de mes profs, passionné de musique contemporaine, organisait des concerts auxquels j’ai pu assister, notamment des concerts de Karlheinz Stockhausen ou de Pierre Boulez, sans imaginer que ce dernier collaborerait avec Zappa une douzaine d’années plus tard. Ce prof possédait un exemplaire d’Uncle Meat de Zappa que je n’avais encore jamais entendu. Je lui ai demandé s’il aimait ce disque ; il m’a répondu qu’il le trouvait trop commercial. Quand on connaît l’étiquette que Zappa lui-même collait à sa musique : « No Commercial Potential », ça fait sourire ! C’est souvent comme ça dans le monde musical : soit pas assez commercial, soit trop commercial !
Frank Zappa – Zurich 1973
La fois suivante où j’ai pu voir Frank Zappa en concert a été le 2 septembre 1973, au Mehrzweckhalle de Wetzikon, près de Zurich, presque deux ans après le concert de Montreux.
C’était une halle de sport assez vaste, il faisait un beau temps de fin d’été, et une foule importante attendait à l’extérieur. Pendant que nous patientions, Frank et les Mothers jouaient dans la salle. Ça ressemblait davantage à une répétition qu’à un simple soundcheck.
Le bâtiment était en bois, et le son était presque aussi fort à l’extérieur. J’avais apporté un enregistreur à cassette, l’un des premiers modèles portables stéréo vendus à un prix abordable. L’envie d’enregistrer la répétition était forte, mais l’appareil nécessitait six grosses piles, et je n’en avais qu’un seul jeu. J’ai donc décidé de les garder pour le concert lui-même. Il me semble qu’ils ont joué notamment King Kong, un morceau qu’ils ne rejoueraient pas pendant le concert. La scène était elle aussi en bois et résonnait fortement lorsque Zappa donnait le départ de certains morceaux en frappant le plancher du talon de sa botte.
Il y a eu une grosse bousculade à l’entrée. Nous n’avons pas pu nous rapprocher beaucoup de la scène, mais nous étions à peu près à la moitié de la salle, bien au centre. C’était encore un de ces concerts où tout le monde était assis par terre.
Pour la composition du groupe, je connaissais déjà George Duke, Jean-Luc Ponty, et Ian et Ruth Underwood. Les trois autres musiciens, dont les frères Fowler et Ralph Humphrey, étaient nouveaux pour moi.
J’ai été très impressionné par le phrasé de Ponty, la dextérité de Ruth, et Ralph Humphrey reste à ce jour un batteur pour qui j’éprouve le plus grand respect — d’autant plus que j’ai eu la chance et le plaisir de le connaître huit ans plus tard, lorsque j’ai étudié avec lui à Los Angeles.
Le concert a été en grande partie instrumental, alternant morceaux écrits et longues improvisations. Ils ont joué des pièces que j’aimais beaucoup, comme Eric Dolphy Memorial Barbecue, Dog Breath ou Uncle Meat, mais aussi de nombreuses compositions nouvelles, comme RDNZL, qui mettraient encore des années avant de se retrouver sur un album.
Pour les chansons, mis à part Brown Shoes Don’t Make It, jouée en rappel, toutes les autres étaient nouvelles : Montana, Cosmik Debris, Penguin in Bondage et Inca Roads, soit quatre chansons apparues sur les quatre albums suivants.
La version d’Inca Roads jouée ce soir-là était encore loin de celle parue plus tard sur l’album One Size Fits All. George Duke commençait par siffler en jouant du piano, puis se mettait à chanter. Pendant cette intro, on entendait les rires du public, car Zappa faisait mine d’effectuer un strip-tease, se déhanchant tout en laissant glisser sa chemise sur son épaule nue.
Frank Zappa – Zurich 1973 – Inca Roads – audio
Au-delà de ces souvenirs, l’intérêt pour moi d’enregistrer le concert était surtout de garder une trace de cette musique, sachant que Zappa se contentait rarement de rejouer en public les versions des albums. La plupart des compositions entendues ce soir-là étaient nouvelles ou inédites. En tant que musicien, ça me permettait de réécouter les passages complexes, de comprendre certaines phrases, d’entendre de nouvelles versions d’anciens morceaux et de découvrir des compositions encore en gestation.
Après le concert, nous avons dormi sur place. Nous avions des sacs de couchage, car je savais, pour être déjà venu dans cette salle, qu’une partie du public dormait sur les gradins.
Nous étions venus en train, je pense, mais je me souviens surtout du retour en auto-stop le lendemain, dans la voiture rapide d’un type qui cherchait à nous impressionner en roulant à toute allure.
Nous étions à environ une semaine de la sortie du LP Over-Nite Sensation. Après ce concert très instrumental, je ne m’attendais pas à ce que le disque ne comporte que des chansons, avec un potentiel commercial nettement plus élevé que les précédents. Et autant j’aimais les albums moins accessibles sortis auparavant, comme Waka/Jawaka ou The Grand Wazoo, autant j’ai adoré celui-ci aussi dès la première écoute.
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